Quand l'IA devient ton meilleur prof — Tutori
Pour son troisième épisode, Le Prompt inaugure un nouveau format : l'interview d'entrepreneurs qui bâtissent leur business autour de l'IA. Premier invité, Thierry Gilbert, co-fondateur de Tutori, une application française de soutien scolaire pensée comme le prolongement d'un professeur particulier. Ingénieur passé par la data science, prof particulier de longue date, il raconte comment il transforme les IA génératives en véritable outil pédagogique pour les élèves du collège et du lycée.
C'est quoi Tutori, l'application de soutien scolaire par IA ?
Tutori est une application de soutien scolaire dédiée aux matières scientifiques. Thierry la décrit comme « le prolongement d'un professeur particulier » : une plateforme sur laquelle l'élève se connecte, pose ses questions sur ses cours, et se fait accompagner sans obtenir la réponse toute faite immédiatement.
L'idée est née directement de son activité de prof particulier. En séance, ses élèves lui confiaient avoir demandé une question de maths à ChatGPT, obtenu la réponse, mais sans rien comprendre. « On met dans la main des élèves des outils hyper puissants, mais mal utilisés, ça ne sert pas leurs intérêts », résume-t-il. D'où la volonté de mettre ces technologies à disposition des élèves d'une manière adaptée à leurs besoins : ne pas livrer la réponse, mais guider comme le ferait un humain.
Deux fonctionnalités structurent l'application. La première est un professeur particulier virtuel qui accompagne l'élève jusqu'à la réponse, pour qu'il reste actif dans le raisonnement. La seconde est la génération d'exercices sur mesure : parce que la plateforme apprend à connaître les points forts et les points faibles de chaque élève au fil des interactions, elle produit des exercices adaptés à la demande, en moins d'une minute.
Pourquoi une IA pédagogique et la méthode socratique plutôt que ChatGPT pour réviser ?
C'est le cœur de la différence avec un chatbot généraliste. Là où ChatGPT déroule des dizaines de lignes d'explication, le professeur virtuel de Tutori commence par demander à l'élève quelle notion précise il veut travailler, puis refuse de répondre tant que l'élève n'a pas montré qu'il comprenait le sens de sa propre question. Cette approche porte un nom : la méthode socratique.
« À une question, on répond par une autre question. On ne donne pas une réponse pour que la discussion s'arrête là ; on alimente le cheminement de pensée par des questions », explique Thierry. C'est une méthode qu'il utilisait avec ses élèves, et qu'il a retrouvée dans l'état de l'art au moment de préparer les développements. Tutori est incubé dans une structure pilotée notamment par Eurecom, école d'ingénieurs de Sophia Antipolis, dont les travaux de recherche sur l'IA socratique appliquée à l'apprentissage ont servi de socle à la logique du produit.
Ce positionnement change aussi la manière de convaincre les parents. Comme le formule l'équipe pendant l'échange, Tutori ne vend pas « de l'IA » mais « une solution à l'IA » : l'outil est déjà entre les mains des enfants, et les parents sont en demande d'un cadre. Thierry ajoute qu'il est illusoire de compter sur la seule autodiscipline d'un élève face à un outil qui offre autant de raccourcis — d'où l'intérêt d'une plateforme où le contenu est déjà synchronisé avec les programmes de l'Éducation nationale.
Pourquoi Tutori se concentre sur les matières scientifiques du collège au lycée ?
Le périmètre — de la troisième à la terminale, en sciences — découle lui aussi de l'expérience de terrain de Thierry. Ce sont les élèves qu'il connaissait le mieux comme prof particulier, et les plus demandeurs de cours. « Il faut bien commencer quelque part, on voulait restreindre le scope pour être efficace au début », justifie-t-il.
Le choix des sciences répond à un enjeu de différenciation. Appliquer l'IA au soutien scolaire n'a rien de révolutionnaire et beaucoup de solutions émergent ; se positionner en expert des matières scientifiques, avec une plateforme optimisée exclusivement pour elles, constitue un axe distinctif. L'argument est renforcé par la réforme du lycée : un élève au profil scientifique choisit désormais des spécialités comme maths et physique, ce qui rend une plateforme généraliste de moins en moins pertinente.
Le post-bac et la prépa sont envisagés, mais pas pour tout de suite. Thierry veut d'abord faire ses preuves sur la cible qu'il maîtrise avant d'affronter les problèmes techniques qui apparaissent à mesure que les sujets scientifiques se complexifient. Sur le plateau, Théo confirme au passage l'intérêt d'un tel outil en prépa, où l'heure de cours particulier démarre « à 100 euros minimum ».
Comment fonctionne l'architecture IA de Tutori ?
Interrogé sur sa tuyauterie technique, Thierry précise que Tutori se rapproche d'un mode agentique sans en être un au sens strict. Pour le professeur virtuel, une seule IA ne traite pas la question de bout en bout : la demande est décortiquée et confiée à plusieurs modèles. Un premier construit le plan pédagogique, un deuxième vérifie qu'on ne sort pas du programme et recadre l'élève sur son raisonnement, un troisième rédige la réponse au niveau linguistique.
Il qualifie cette première architecture de « décisionnelle », faite de boucles et de chemins de traitement — du rule-based, un ensemble de règles imbriquées intelligemment, plutôt qu'un orchestrateur qui déciderait de tout. Ce cadre fixé par l'intelligence humaine limite les risques d'hallucination par rapport à un système entièrement autonome.
Le suivi personnalisé est, selon lui, le vrai point de démarcation. Les élèves ne savent pas quels exercices choisir ni identifier leurs propres lacunes. À chaque interaction, Tutori analyse les réponses, en déduit points forts et points faibles, et les stocke dans une base de données par élève pour orienter les exercices et réponses suivants. La correction ne porte pas que sur le fond : l'élève reçoit un feedback sur son raisonnement, sur les étapes clés éventuellement manquées, et accumule des points, dans une logique un peu gamifiée. Nouveauté en cours d'intégration : l'interprétation de photos, qui permet à l'élève de faire son exercice sur papier, comme en classe, puis de le prendre en photo pour correction — y compris pour tracer une courbe à la main.
Comment Tutori protège les élèves mineurs et gère l'AI Act ?
La question de la sécurité est prise au sérieux, car le public peut être mineur. Thierry salue l'exigence réglementaire européenne « surtout quand on propose ce genre de technologie à un public sensible ». Concrètement, chaque réponse est analysée avant d'être renvoyée à l'utilisateur, et les messages des élèves sont eux aussi examinés pour détecter d'éventuelles dérives sur des sujets inquiétants ; le cas échéant, une alerte est levée et un mail est envoyé aux parents.
L'entreprise fait le maximum pour être conforme à l'AI Act, qui monte en puissance texte après texte — un exercice ambitieux pour une petite structure, mais que Thierry juge légitime au-delà de la simple contrainte. Interrogé sur le contraste avec l'approche américaine du « on crée, on régule plus tard », il assume une position d'équilibre : « la vérité se trouve au milieu », il faut cadrer sans étouffer. L'échange rebondit sur un exemple de start-up américaine de télémédecine ayant déraillé sur des hallucinations dangereuses, rappel que, comme le dit Thierry, « derrière, ce sont des vies ».
Quel conseil pour entreprendre avec l'IA aujourd'hui ?
En conclusion, Thierry livre sa conviction sur la façon de lancer un produit IA. Sur le fine-tuning, il reste prudent : l'écart entre modèles spécialisés et modèles généralistes se réduit, et sa préférence va aujourd'hui à « l'utilisation intelligente de modèles généralistes, qu'on prompte bien », enrichis par les bonnes données au moment du prompting.
Surtout, il insiste sur l'ordre des priorités : la connaissance métier et l'architecture d'abord, le prompting et le développement ensuite. « Le produit ne sera de qualité que s'il a été pensé pour l'être, et pensé intelligemment. » Les outils d'IA modernes sont des facilitateurs qui font gagner un temps énorme, mais c'est à l'humain de réfléchir à l'agencement des choses. Un enjeu que Thierry connaît bien, lui qui, avec ses deux co-fondateurs au profil scientifique, cherche justement à s'entourer d'un bon profil commercial pour la suite.
Les points clés de l'épisode
- Tutori est une application française de soutien scolaire par IA, dédiée aux matières scientifiques de la troisième à la terminale, conçue comme le prolongement d'un professeur particulier.
- L'application repose sur deux fonctionnalités : un professeur particulier virtuel et la génération d'exercices sur mesure en moins d'une minute, adaptés aux lacunes de chaque élève.
- Contrairement à ChatGPT, Tutori applique la méthode socratique : il répond à une question par une autre question et ne donne pas la solution directement, en s'appuyant sur des travaux de recherche d'Eurecom.
- L'architecture est de type décisionnel (rule-based) : plusieurs modèles se répartissent le plan pédagogique, le contrôle du cadre et la rédaction, ce qui limite les hallucinations.
- La sécurité des élèves mineurs passe par l'analyse des réponses et des messages, des alertes aux parents, et une démarche de conformité à l'AI Act européen.
- L'objectif fixé par Thierry est d'atteindre 50 utilisateurs payants d'ici la fin de l'année pour prouver la traction en B2C ; les abonnements vont de 10 à 25 euros sans engagement, avec une inscription gratuite.
- Son conseil pour entreprendre avec l'IA : maîtriser d'abord la logique métier et l'architecture, car les outils d'IA ne sont que des facilitateurs.
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